24 août 2026 · Kwame Osei
La Région Réunion mise 1,33 million d'euros sur l'audiovisuel local, mais pour quelle port
Deux enveloppes de 622 000 et 713 060 euros financent 25 projets locaux, sans garantie de diffusion au-delà de l'île.
Un million trois cent trente mille euros engagés en une seule séance. La commission permanente de la Région Réunion, réunie le 21 août 2026, a validé deux enveloppes distinctes en faveur du secteur audiovisuel et cinématographique local. La question que pose cette somme n'est pas administrative. Elle est simple et inconfortable: combien d'œuvres conçues localement atteindront une diffusion nationale ou internationale dans les années qui viennent?
Il existe une logique institutionnelle bien rodée dans le soutien aux industries culturelles: on finance, on communique, on attend. Ce que l'on mesure rarement, c'est si l'argent engagé produit effectivement ce qu'il prétend construire.
La première enveloppe s'élève à 622 000 euros, répartis sur 25 projets audiovisuels et cinématographiques. Elle transite par le Fonds Régional Audiovisuel et Cinéma, en partenariat avec le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), sur recommandations du Comité du Film de La Réunion du 29 juin 2026. La seconde, 713 060 euros issus du Fonds Régional Culturel, irrigue festivals, institutions culturelles, projets artistiques et promotion des artistes réunionnais hors du territoire. Les bénéficiaires nommés de ce second volet comprennent le Festival Même Pas Peur, Cinékour, le Ciné Festival Océan Indien, Ousanousava, Tinom Musique et le Théâtre Vollard.
Ce qui mérite attention dans la structure du premier fonds, c'est la précision de son découpage. Treize projets se partagent 82 000 euros au titre de l'écriture: développement de scénarios, recherche documentaire, révisions de scripts, constitution d'équipes, préparation des dossiers à destination des producteurs et des diffuseurs. Cinq projets reçoivent 75 000 euros en préproduction, couvrant repérages, préparation technique, casting, planification et recherche de financements complémentaires. Sept projets se répartissent enfin 465 000 euros, soit près des trois quarts de l'enveloppe totale, pour la production elle-même: tournages en extérieur, engagement de techniciens, comédiens, prestataires et entreprises audiovisuelles locaux.
Cette architecture n'est pas anodine. Financer l'écriture, c'est admettre publiquement que les mois de travail qui précèdent le premier plan de tournage constituent une infrastructure, pas un luxe. Les autorités régionales le formulent explicitement: la phase amont est fondatrice. Ce que l'on dit moins, c'est que c'est aussi la phase la plus difficile à évaluer de l'extérieur. Un dossier de scénario n'a pas de date de sortie en salle.
Le Fonds Régional Audiovisuel et Cinéma affiche des objectifs qui dépassent le simple financement de projets individuels. Faciliter l'accès des productions réunionnaises aux circuits de financement nationaux, aux diffuseurs, aux festivals, aux sorties en salles et aux plateformes de streaming: voilà ce que l'outil public est censé accomplir. L'ambition sous-jacente est de construire un environnement professionnel structuré dans lequel auteurs et techniciens pourraient bâtir des carrières depuis l'île plutôt que d'en partir.
C'est précisément là que les deux fonds se rejoignent. Des structures comme Cinékour, orientée vers la promotion de la création cinématographique réunionnaise, ou le Festival Même Pas Peur, dédié au cinéma fantastique, ne sont pas de simples événements culturels périphériques. Elles sont des espaces de circulation pour les œuvres finies et pour les professionnels qui les portent. La capacité de production ne suffit pas à faire exister une industrie locale. Ce qui détermine si cette capacité se transforme en visibilité durable, c'est la diffusion: festivals, télévision, salles, plateformes.
La Réunion développe son secteur image depuis plusieurs années, en s'appuyant sur la diversité de ses paysages et sur une base croissante de professionnels locaux. Le défi persistant a été de produire des œuvres conçues et développées sur l'île plutôt que d'accueillir uniquement des productions extérieures. Le financement annoncé en août 2026 cible précisément cet écart, de l'écriture initiale jusqu'à l'achèvement de la production.
Ce que le public est en droit d'attendre d'un investissement de cette ampleur, ce ne sont pas des bilans de commissions. Ce sont des œuvres réunionnaises en circulation, des noms locaux dans les génériques qui voyagent, des carrières qui ne nécessitent plus de départ comme condition préalable. L'indicateur le plus honnête sera, dans quelques années, le nombre de projets aujourd'hui en phase d'écriture qui auront effectivement atteint une diffusion au-delà de l'océan Indien. C'est à ce chiffre-là que se mesurera la réalité de la stratégie.