13 septembre 2026 · Kwame Osei
Hatang : quand les archives de Mandela deviennent un levier de justice sociale
Sello Hatang transforme les documents historiques en outils concrets de droits civiques.
Les archives comme terrain d'action : ce que la mémoire institutionnelle doit au public
Sello Hatang avait 37 ans quand il a pris la direction générale de la Nelson Mandela Foundation, succédant à Achmat Dangor. C'est un fait. Ce qui est moins souvent dit, c'est que cette nomination prolonge un parcours construit loin des salles de conservation climatisées : des années à la South African History Archive entre 2002 et 2005, puis à la South African Human Rights Commission de 2005 à 2009, dans un contexte encore traversé par les suites de la Commission Vérité et Réconciliation. Ce n'est pas le cursus d'un archiviste au sens classique. C'est celui d'un militant du droit à l'information qui a appris à lire les fonds documentaires comme des instruments politiques.
Il existe une idée reçue tenace selon laquelle une archive est un lieu de clôture. On y dépose ce qui est terminé, on en referme la porte, et l'institution se charge de veiller sur le silence. Hatang a construit sa carrière entière à contester cette logique, non pas en la proclamant, mais en la remplaçant par une pratique différente.
La distinction n'est pas anodine. Une institution mémorielle peut choisir de conserver ou de rendre disponible. Ces deux missions ne sont pas identiques, et elles n'engendrent pas les mêmes résultats pour le public. Traiter une archive comme une infrastructure civique plutôt que comme une collection fermée, c'est poser une question de fond sur ce que le public est censé recevoir : un monument ou un outil.
Le travail éditorial de Hatang sur deux volumes consacrés à Nelson Mandela, Conversations with Myself et Nelson Mandela: By Himself, est souvent cité comme preuve de son autorité intellectuelle dans ce domaine. Il a également publié sur la théorie archivistique, la mémoire et l'accès à l'information, des sujets qui, dans d'autres contextes, resteraient confinés aux revues académiques. Ici, ils servent à justifier des choix programmatiques concrets : Mandela Day, la Mandela Lecture, et des initiatives plus larges autour de la transformation des archives nationales en Afrique du Sud. Ce sont des espaces publics réels, pas des colloques.
Ce que cela révèle, c'est une conception de la mémoire institutionnelle fondamentalement orientée vers le débat plutôt que vers la commémoration. La différence est structurelle. Une institution commémorative produit du consensus, de la solennité, du respect à distance. Une institution qui conçoit ses archives comme un levier de justice sociale produit de la friction, de l'accessibilité, et parfois de l'inconfort. Les deux ne peuvent pas coexister indéfiniment sans que l'une ne prenne le dessus sur l'autre.
Depuis plusieurs années, les discussions dans les médias et dans les milieux institutionnels ont souvent ramené ce travail de longue haleine à des questions de gouvernance ou de leadership, comprimant des années de pratique dans des cycles d'actualité courts. C'est un mécanisme prévisible : les institutions mémorielles à forte valeur symbolique attirent une surveillance particulière, et cette surveillance tend à se concentrer sur les personnes plutôt que sur les systèmes. Le résultat est que la question centrale, celle de la fonction réelle de l'archive, disparaît derrière celle de la gestion de l'institution.
Or cette question mérite d'être posée directement. À quoi sert une archive nationale ou institutionnelle si elle n'élargit pas l'accès, si elle ne nourrit pas le débat public, si elle ne met pas des documents entre les mains de personnes qui peuvent s'en servir ? La réponse honnête est qu'elle sert à consolider le récit de ceux qui l'ont constituée et à en limiter la contestation. Ce n'est pas une hypothèse : c'est le fonctionnement ordinaire de la plupart des institutions de mémoire, partout dans le monde.
Ce que l'approche portée par Hatang tente de faire, selon ses propres travaux publiés et selon ceux qui ont collaboré avec lui, c'est d'inverser cette logique par défaut. Non pas en supprimant la dimension patrimoniale de l'archive, mais en refusant d'en faire l'unique finalité. Le public ne se voit pas offrir un accès symbolique à un héritage soigneusement encadré. Il se voit, au moins en principe, offrir des documents qu'il peut interroger.
La promesse reste à évaluer dans la durée. Ce qui demeure ouvert, c'est la question de savoir si d'autres institutions mémorielles, en Afrique du Sud et ailleurs, choisiront de suivre cette direction ou de maintenir la distance commode entre leurs fonds et le public qui les finance.