20 août 2026 · Kwame Osei
Grasset mise sur Ananda Devi pour reconstruire sa crédibilité, un titre à la fois
Après une crise de gouvernance, l'éditeur mise sur Ananda Devi pour regagner la confiance de ses auteurs.
La confiance littéraire ne se décrète pas par communiqué de presse. Elle se reconstitue, lentement, titre par titre, par la qualité de ce que l'on met en librairie et, surtout, par la cohérence entre ce que l'on affirme défendre et ce que l'on publie réellement.
Grasset place cette semaine en tête de sa rentrée "Chronique d'un royaume perdu" d'Ananda Devi, en le qualifiant publiquement de "chef-d'oeuvre" de l'autrice. Le terme est inhabituel dans la sobriété ordinaire du discours éditorial. Il traduit une mise sur enjeux.
La maison sort d'une crise de gouvernance sévère. Au printemps dernier, l'éviction d'Olivier Nora du poste de PDG avait provoqué une mobilisation collective des auteurs du catalogue, un événement rare dans un milieu où la discrétion constitue presque une règle professionnelle. Ce genre de secousse laisse des traces durables. Elle érode la confiance des auteurs, et la confiance des auteurs est précisément ce que les chiffres de vente ne permettent pas de racheter directement.
Grasset appartient au groupe Hachette, dont l'actionnaire principal est l'homme d'affaires Vincent Bolloré. La structure de propriété de la maison est donc un fait connu, documenté, et il constitue le décor institutionnel dans lequel la crise de gouvernance a pris sa forme particulière. Ce que le public comprend rarement, c'est que dans ce type de contexte, le choix d'un roman en tête de catalogue n'est jamais uniquement littéraire. C'est un signal envoyé au marché, aux libraires, aux auteurs hésitants, et aux journalistes qui couvrent la rentrée.
Devi elle-même avait été explicite lors de la crise. Dans une tribune publiée le 14 mai dans Libération, elle écrivait : "La liberté d'écrire est la dernière frontière. Ceux qui veulent museler la pensée l'ont compris, ont compris avant nous à quel point elle peut être dangereuse pour eux." Rester chez Grasset après avoir signé ces lignes, et y publier un roman que l'éditeur couronne de son meilleur superlatif, c'est une position en soi. Elle n'efface pas la tension, elle la rend visible.
Le roman offre matière à plus que sa seule réception critique. "Chronique d'un royaume perdu" reconstitue la fondation, vers 1860, d'un village côtier du sud de l'île Maurice, Le Bouchon, par cinq jeunes chassés d'une grande propriété sucrière et partageant le même père. L'industrie sucrière, structure économique dominante de l'île coloniale, produit ici ses propres exclus, et c'est dans l'écart entre la grande propriété et la marge littorale que s'invente une communauté de survie fondée, selon Devi, sur "la solidarité" face aux "forces contraires". Elle décrit le roman comme "un reflet du monde actuel", façon de dire que les mécanismes d'exclusion économique n'ont pas beaucoup changé de forme, seulement de costume.
La forme narrative est celle du réalisme magique : une femme morte renaît en déesse protectrice, un moulin abrite des fantômes, un enfant parle aux oiseaux. Cette tradition, popularisée mondialement par Gabriel Garcia Marquez dans "Cent ans de solitude", trouve dans la littérature mauricienne un terrain particulièrement fertile. L'île a donné au monde Jean-Marie Gustave Le Clézio, Prix Nobel, et Nathacha Appanah, récompensée par plusieurs prix en 2025 pour "La nuit au coeur". Grasset ne publie pas Devi dans un vide symbolique. Il l'inscrit dans une généalogie littéraire dense, et il le sait parfaitement.
Ce que l'on sait moins, c'est que le roman a une genèse longue. Devi avait découvert Le Bouchon lors de recherches pour son doctorat d'anthropologie dans les années 1980. Elle décrit ce village comme un "petit paradis" isolé, longtemps autarcique. "Je me suis dit : cette histoire, il faudra que je la raconte un jour", confie-t-elle. Quarante ans séparent la découverte du livre. Ce type de patience n'est pas commercialement exploitable à court terme, mais il dit quelque chose sur l'enracinement d'une oeuvre dans un univers particulier (les éditeurs le valorisent précisément parce qu'il résiste aux effets de mode).
Née à Maurice de parents d'origine indienne, résidant depuis longtemps à Ferney-Voltaire dans l'Ain, Devi revendique une posture claire sur la géographie de l'écriture : "L'important, pour un écrivain, ce n'est pas le lieu où il réside, mais le lieu qui l'habite au moment de l'écriture." La formule circule facilement, mais elle dit quelque chose de précis sur la distinction entre la biographie d'un auteur et la cartographie intérieure de son oeuvre.
Ce que le public est en droit d'attendre d'une maison d'édition traversant une crise institutionnelle, ce n'est pas la démonstration de force ni le superlatif promotionnel. C'est la lisibilité des choix. Publier Devi en tête de rentrée, avec le mot "chef-d'oeuvre" accolé au titre, c'est un pari public. Les chiffres de vente des prochaines semaines diront si la réputation d'une voix littéraire peut faire ce que les communiqués de direction n'ont pas su faire.