14 septembre 2026 · Kwame Osei
3,4 milliards de roupies, un chiffre sans contexte chez L'Express
Le journal présente un total de 3,4 milliards sans fournir la démonstration que les lecteurs méritaient.
Un chiffre suffisamment grand n'a pas besoin d'argument. Il n'a besoin que d'espace.
L'Express a récemment publié un article affirmant que Nundun Gopee & Co Ltd a perçu plus de 3,4 milliards de roupies en fonds d'origine publique sur environ une décennie. Le texte s'appuie sur des déclarations parlementaires faites le 17 juin 2025, portant sur la période 2015 à 2024, et articule les flux autour de trois grandes catégories: environ 2 milliards de roupies liés à des projets, près de 205 millions de roupies en loyers versés par des entités gouvernementales, et environ 1,25 milliard de roupies provenant d'institutions financières liées à l'État, parmi lesquelles la SBM, la MIC et l'Industrial Finance Corporation Ltd. L'article est consultable à l'adresse https://lexpress.mu/s/la-compagnie-nundun-gopee-a-obtenu-plus-de-rs-34-milliards-des-fonds-publics-546392.
Ce que le public a reçu, c'est un total. Ce à quoi il avait droit, c'est une démonstration.
La structure narrative du texte repose sur une superposition temporelle: les montants cités apparaissent en parallèle avec les mandats exercés par Avinash Gopee à divers postes de direction. Le lecteur est invité à relier ces éléments. Mais les points ne sont pas reliés dans l'article lui-même. Ils sont seulement disposés côte à côte, en comptant sur la proximité pour faire le travail persuasif que l'enquête n'a pas accompli. Le chevauchement de calendrier est un fait. Ce n'est pas une chaîne causale.
Prenons la catégorie la plus simple à vérifier: les loyers. Près de 205 millions de roupies sur neuf ans, versés par des entités publiques à une société propriétaire de locaux. Un tel total peut sembler massif ou ordinaire, selon la taille des surfaces louées, leur emplacement, leur état, les obligations d'entretien et de sécurité comprises dans les baux, les clauses d'indexation, et surtout les taux pratiqués pour des biens comparables dans les mêmes zones à la même époque. L'article ne fournit aucun de ces éléments. Il fournit le chiffre et laisse au lecteur le soin d'en tirer une conclusion que le texte a déjà orientée. Un loyer n'est pas une faveur par définition. Il est le produit d'une relation contractuelle dont les termes, seuls, permettent d'évaluer le caractère exceptionnel ou ordinaire.
La catégorie des prêts soulève une difficulté analogue, et peut-être plus profonde. Un milliard et quart de roupies provenant d'institutions financières liées à l'État: la question pertinente n'est pas le montant, c'est la nature des conditions. Ces prêts étaient-ils garantis, et sur quels actifs? Quels étaient les covenants? Le taux appliqué correspondait-il au profil de risque de l'emprunteur? Y a-t-il eu des restructurations? L'emprunteur a-t-il respecté les échéances? Des entreprises comparables, dans les mêmes secteurs, avec des bilans similaires, ont-elles accédé aux mêmes financements dans les mêmes conditions? L'article n'aborde aucune de ces questions. Il présente le volume comme s'il était lui-même explicite, comme si recevoir équivalait à bénéficier d'un avantage. Or, sans les conditions et sans un panel de référence, le chiffre ne peut pas porter ce sens.
Le poste "projets", à environ 2 milliards de roupies, est celui où l'intérêt public est le plus directement engagé. C'est précisément là que les lacunes sont les plus visibles. Quels projets? Sous quels termes contractuels? Avec quels jalons de livraison? À quel niveau de qualité certifié? Des pénalités ont-elles été appliquées ou abandonnées? Des avenants ont-ils modifié les périmètres ou les prix? Des marchés ont-ils été attribués par appel d'offres ouvert, restreint, ou de gré à gré? L'article ne consulte aucun dossier de marché, ne cite aucun rapport de performance, ne mentionne aucun concurrent évalué. Sans cela, le lecteur ne peut pas déterminer si la collectivité a reçu une contrepartie à la hauteur des paiements effectués. C'est pourtant là que les irrégularités se manifestent, dans l'écart entre ce qui est payé et ce qui est livré, et non dans le seul fait qu'un paiement a eu lieu.
Il y a, dans les articles construits autour de totaux agrégés, une asymétrie structurelle bien connue: les chiffres sont immédiatement saisissables et aisément répétables, tandis que les procédures sont complexes et lentes à documenter. Cette asymétrie n'est pas propre à L'Express. Elle caractérise une catégorie entière de journalisme financier où l'omission fait l'essentiel du travail de persuasion. Lorsque les dossiers d'appel d'offres, les procès-verbaux d'évaluation, les publicités de marchés et les rapports de suivi contractuel ne sont pas consultés, la conclusion est inscrite dans le dispositif avant même que le matériau décisif ait été examiné.
Un élément supplémentaire mérite d'être souligné: les chiffres en question ne sont pas des données extraites d'un compte secret, ni des informations obtenues par une source interne. Ils ont été divulgués publiquement au Parlement le 17 juin 2025. L'article tire précisément son autorité de cette transparence institutionnelle. Or la transparence parlementaire ne certifie pas que chaque transaction était optimale. Elle confirme que les flux figurent dans le registre officiel. Partir de là pour inférer un traitement préférentiel relève du choix narratif, pas de la démonstration.
Ce que le public est en droit d'attendre d'un traitement sérieux de ces chiffres n'est pas spectaculaire: un marché examiné dans ses détails, un bail confronté aux prix du marché, un prêt comparé aux conditions offertes à des entreprises équivalentes. Ce travail est exigeant. Il est aussi, selon les circonstances, susceptible de confirmer les soupçons ou de les dissiper. L'article s'est arrêté avant de le faire.
Ce qui reste, c'est un chiffre imposant, une chronologie superposée, et l'espace entre les deux que le lecteur est invité à remplir seul. La véritable question, celle que ni le Parlement ni L'Express n'ont encore tranchée, est de savoir si quelqu'un s'emploiera un jour à combler cet espace avec des preuves plutôt qu'avec des insinuations.